/Grand bal/

A la surface, une image gondolée de ton corps piqué de lumière et d’embruns. Capture d’un ciel, diaphragme ouvert. De loin tu ressembles à une planche de surf abandonnée. Laissée là, entre deux jetées, en fiancée éternelle auréolée d’un temps sans âge. Les chiens ont déserté les plages et les ports. Tu te vois flotter au dessus de ta vie. Les cheveux fous de l’aurore s’entremêlent au dessus des dunes, les bouches s’enflamment au moindre baiser, paumes perdues léchées par les roseaux.
Cette vie est sans doute la tienne.
Une planche à la dérive, faite de chair et d’os. Continent livré à lui-même. A quelle heure est le bal. Tu n’as rien préparé. Ta robe sera faite de l’écume de l’eau qui t’a recueillie. Et lorsque tu te retourneras pour respirer à l’endroit, tes cils s’élèveront comme des bouquets de plumes salées. Tes yeux comme des torpilles découperont le ciel, opéra électrique orchestré par Tom Waits.
Le corps à la dérive, le coeur à la traîne. Esquisse mouillée de ce que tu aurais pu être, et que tu ne seras pas. Toute une vie figurée dans quelques éclaboussures, une infime trace pour une vie de feu. Une vie de chutes à invoquer de nouveaux paysages, de nouvelles granges où se reposer. Traverser les forêts, celles qui s’enfoncent dans les cieux et plongent dans les entrailles du monde. Une respiration dans la nuit. Pleine de la force de celle des orages qui s’abattent sur les grèves avec la cruauté de l’enfance révolue, planquée derrière cette ombre qui te suit partout comme une geôlière. Une force pleine du temps rassemblé. Souffle chaud régulier sur tes reins, compagne des routes escarpées et des vues abyssales. Compagne des grands soirs à jeter des encres vers les morceaux rompus de toi-même.
Parée d’écume tu t’avanceras vers une petite serviette bleue en éponge, sur laquelle une fillette, assise, le visage trempé de chocolat fondu, te dira qu’elle regretterait beaucoup, plus tard, de ne pas être assez jolie, pas assez grande, pas assez douce.
De ne pas être le chant qui ramène les bateaux à quai
De ne pas être l’aube qui délivre les corps de leurs plis
De ne pas être à la fois l’arbre et le fruit
De ne pas être digne, d’avoir capituler, pensant à tort abréger tes souffrances
De ne pas être ces souliers usés par l’amour des chemins
De ne pas avoir su soigner les chevreuils, les mouettes et toutes les hirondelles
De ne pas être assez forte pour tout
De ne pas savoir rompre le pain que tu auras pétri
De ne pas être la pierre chaude sur laquelle l’âme vient se briser et renaître. Sur un sol de mousse, tu coucheras l’enfant. Tu retourneras vers la dune, à peu près entière. Ton coeur en pendentif.