/ A bout de souffle /

Traverser les secondes à la vitesse d’une tortue, avoir pour seul objectif de voyager jusqu’aux montagnes sauvages de Georgie, et y rester, debout, comme un flambeau que la vie aurait embrasé par ses saveurs, tenue par la foudre, tenue par le goût de l’iode et du sel, logés là, en plein coeur. Traverser les plèvres, épingler les rêves à ta peau, dans la poitrine une bombe chargée de tout cela, que tu voudrais faire exploser à l’abri, à l’abri des regards, à l’abri des visages, celui des êtres nobles, ceux qui dansent quand tout s’éteint, ceux qui rallument la mèche, ceux qui font de la nuit un territoire sans début et sans fin, des âmes échappées du temps. Traverser les remparts, désormais sans vautours. Traverser les miroirs que les autres fabriquent en se trompant parfois d’épaisseur, et dont tu ne reconnais pas les reflets, traverser les mots, ceux qui attendent, derrière, que tu déposes enfin ce corps inachevé de l’enfance, ce corps que la vie a emporté sans que tu donnes ton accord, sans que tu signes de ton regard le temps d’après. Traverser les scènes, l’air de rien, juste passer. Traverser les pelouses, passer le ballon, et s’en aller. Traverser les granges aux lits si tranquilles. Traverser les serres, avaler les racines, les nourrir de ton eau. Traverser les maisons, les petits salons, longer les cheminées et arpenter les toits. Traverser l’histoire, la petite, la tienne, et la confier à la grande. Traverser l’esquisse de cette présence à qui tu as la sensation d’avoir si peu donnée encore, si peu de toi, le reste n’a pas encore de nom, pas de voix. Traverser les corps, retenir les voix. Traverser l’ouvrage, sans se presser, tout prendre. Et juste passer, sans faire de bruit.