/ Mustang /

Et durant ces heures où tu erres chez toi, de rideaux en couvertures, de cafés froids en cahiers cornés, lorsque s’accordent les heures les jours et les espaces vides, durant ces heures où tu te sépares de toi dans le plus grand secret, juste pour bouger frénétiquement sur le Kool Thing des Sonic Youth, pendant que le café refroidit encore et que l’herbe pousse, pendant que des chefs diplomatiques parlent à la radio, pendant que certains brandissent des dagues et que nous restons sages, pendant que cette sagesse se cogne aux évidences des cîmes, sur les hauts plateaux hostiles et écartés de tout, pendant que l’innommable entre dans nos maisons, pendant que des rivières creusent leurs lits sur ton visage, toi tu chopes les clés et tu roules. 

Tu chopes les clés et tu t’allonges, tu épouses les formes dont le désir s’empare, tu te découpes de toi, tu dessines de nouvelles plaines où vivre et mourir, tu embrasses des visages que tu n’avais encore jamais touchés, tu rassembles tes bras autour de ceux qui sombrent, ceux qui regardent la vie passer sans eux, ceux qui écoutent leur propre souffle s’immerger dans l’eau froide, ceux que tu vois flamber en silence, ceux dont les pas ne laissent aucune trace, ceux qui se sont couchés sans attendre la nuit, dans la cuisine aux grandes fenêtres ouvertes, prêt du bouquet de sauge, entre la verrière et le miroir, de ta toute petite envergure tu enserres le corps des vaincus, ceux qui se sont tus, ceux qui se voient danser dans le fantasme secret d’une plage dépeuplée, ceux qui marchent à l’envers, ceux qui se saoulent seuls et dont tu fais partie, ceux que tu observes muette, les étrillés, les plombés de l’aile, ceux qui s’arrêtent et se retournent, les soldats sans boussole, ceux qui se couchent aux travers des trottoirs, les mitraillés, les débauchés, ceux qui ramassent leurs miettes sous les tables des salons feutrés, ceux dont le sang frappe et cogne et se débat derrière les tempes, dans ces trous du vivant sans début et sans fin, tu erres et tu enlaces les visages effrités des disparus, des dépravés et des rompus, les visages des petits êtres sans fond, ceux qui marchent à reculons sur les sentiers retirés du monde, les fusillés qui chuchotent devant des seuils où la tendresse a dégagé, tu consoles, tu soldes la saison de l’oubli, dans un stade sans spectateur dans lequel tu ne combats qu’avec tes propres démons, dans ce lieu au plafond troué, dans ce nulle part qui t’est si familier, tu ouvres la porte qui a laissé partir le corps de l’existence.