/Johnny/

Tu penses à la probabilité que Johnny Cash vienne s’asseoir à tes côtés, et que dans un murmure plus murmuré qu’un je t’aime enfoui, il te raconte une histoire. N’importe quoi, une histoire. Mince probabilité, un cartésien te dirait même que tu peux rêver. Oui tu sais que tu as le droit de rêver. Peut-être même qu’il ne s’agit pas d’un droit mais d’un devoir. Histoire de ne pas oublier de prendre soin des petits ruisseaux qui nous abreuvent. Et plus tu vieillis, et plus tu en veux à tous ceux qui considèrent le rêve comme un égarement. Tout est né de la poésie, et tout y retourne sans cesse. La politique, la chair, la passion, la science et le sacré. Tout se lie et se délie dans le déclin des astres et la flambée des aubes. Trace indélébile de l’enfance qui gronde. Antigone n’a pas fini de gratter la terre et toi de parler d’elle. Au bout d’une route, sur un sol jamais foulé. Johnny viendra à toi, et tu plongeras toute entière dans le revers de son manteau. Occupée à creuser dans tout ce qui peut résister à ce monde.

/Dans l’échine/

5 septembre 2020

Corps paré pour l’action, indifférent à la contemplation des plages. Rassemblés sur tes lèvres les embruns vibrants sous le poids de l’air. Des fleurs pourpres se dénouent et définissent une danse invisible que rien n’interrompt. Pas même le silence des dunes. Caresse à la bête essoufflée, logée dans l’ombre de toi même. Virtuosité des lueurs dans les fougères de tes yeux. Mille plages réinventées pour n’en retenir qu’une, dans le faux silence des dunes. Tout s’éteint dans l’étreinte d’une aube et tout renaît différemment. Chaque mot fusille l’autre. Stylo planté dans l’échine des nuits.

/Grand bal/

A la surface, une image gondolée de ton corps piqué de lumière et d’embruns. Capture d’un ciel, diaphragme ouvert. De loin tu ressembles à une planche de surf abandonnée. Laissée là, entre deux jetées, en fiancée éternelle auréolée d’un temps sans âge. Les chiens ont déserté les plages et les ports. Tu te vois flotter au dessus de ta vie. Les cheveux fous de l’aurore s’entremêlent au dessus des dunes, les bouches s’enflamment au moindre baiser, paumes perdues léchées par les roseaux.
Cette vie est sans doute la tienne.
Une planche à la dérive, faite de chair et d’os. Continent livré à lui-même. A quelle heure est le bal. Tu n’as rien préparé. Ta robe sera faite de l’écume de l’eau qui t’a recueillie. Et lorsque tu te retourneras pour respirer à l’endroit, tes cils s’élèveront comme des bouquets de plumes salées. Tes yeux comme des torpilles découperont le ciel, opéra électrique orchestré par Tom Waits.
Le corps à la dérive, le coeur à la traîne. Esquisse mouillée de ce que tu aurais pu être, et que tu ne seras pas. Toute une vie figurée dans quelques éclaboussures, une infime trace pour une vie de feu. Une vie de chutes à invoquer de nouveaux paysages, de nouvelles granges où se reposer. Traverser les forêts, celles qui s’enfoncent dans les cieux et plongent dans les entrailles du monde. Une respiration dans la nuit. Pleine de la force de celle des orages qui s’abattent sur les grèves avec la cruauté de l’enfance révolue, planquée derrière cette ombre qui te suit partout comme une geôlière. Une force pleine du temps rassemblé. Souffle chaud régulier sur tes reins, compagne des routes escarpées et des vues abyssales. Compagne des grands soirs à jeter des encres vers les morceaux rompus de toi-même.
Parée d’écume tu t’avanceras vers une petite serviette bleue en éponge, sur laquelle une fillette, assise, le visage trempé de chocolat fondu, te dira qu’elle regretterait beaucoup, plus tard, de ne pas être assez jolie, pas assez grande, pas assez douce.
De ne pas être le chant qui ramène les bateaux à quai
De ne pas être l’aube qui délivre les corps de leurs plis
De ne pas être à la fois l’arbre et le fruit
De ne pas être digne, d’avoir capituler, pensant à tort abréger tes souffrances
De ne pas être ces souliers usés par l’amour des chemins
De ne pas avoir su soigner les chevreuils, les mouettes et toutes les hirondelles
De ne pas être assez forte pour tout
De ne pas savoir rompre le pain que tu auras pétri
De ne pas être la pierre chaude sur laquelle l’âme vient se briser et renaître. Sur un sol de mousse, tu coucheras l’enfant. Tu retourneras vers la dune, à peu près entière. Ton coeur en pendentif.

/Aube atomique/

Tu entres dans une pâtisserie sans trop savoir ce que tu vas demander. La file d’attente est longue. C’est aujourd’hui la fête des mères. Tu entres dans cette pâtisserie où tu n’entres jamais d’habitude, et tu t’imagines commander un fraisier à la vendeuse. Un beau fraisier rose et dense. Celui qui t’a fait de l’oeil dans la vitrine alors que, d’habitude, jamais tu ne songes à lui. Tu te fonds dans cette file d’attente comme de la crème dans de la génoise. Derrière toi, une femme cherche de la monnaie dans le fond de son sac. Tu n’aimes pas trop le bruit de ces pièces heurtant des clés dans le fond de son sac. Tu te retiens de le lui dire. Des ados derrière elle la regardent faire aussi. Les yeux délavés par la nuit. L’homme devant toi semble plus impatient que toi. Il sait ce qu’il va dire, lui. Tu te souviens que l’air est doux dehors. Pourtant il ne te tarde pas de sortir. Tu voudrais bien rester là. Petite chose parmi les petites choses. Insignifiante et silencieuse. Tu regarderais la vie se déployer de derrière cette vitrine, avec ton fraisier dans les mains. Peut-être que tu irais chercher une chaise pour t’asseoir. Et les autres s’assiéraient aussi. Vous partageriez le fraisier en des parts inégales. Personne n’a envie de manger exactement la même part que les autres en vrai. Les images du monde vous parviendraient tranquillement. Tout serait vrai ici, tout pourrait être faux là-bas. Invisible ici, spectaculaire là-bas. Insaisissables de tous bords. Le désastre ne serait qu’image. Et l’image ne serait qu’image. La mort, juste un concept douteux. Mais voilà il te faut parler maintenant. Il te faut dire ton désir pour ce fraisier. Et aucun mot ne sort de toi. Pas un son. Tu es la cliente sans voix, celle qui est là par accident. L’enfant devant toi s’éloigne au bras de sa mère. Et tandis que tu t’apprêtes à partir en abandonnant le combat, il se retourne vers la vendeuse et commande le fraisier pour toi. Sensation verticale de la vie triomphante. Celle qui fait croître les roses dans les champs de boue. Alors tu entends l’infime écho de la libération et tu te dis que finalement ça ira, que tout n’est pas perdu, et que ça ira.

/Chips & brouillard/

Tu vois le luxe aujourd’hui c’est peut être de s’autoriser à penser à des choses légères dans un lieu qui te pardonnera d’être qui tu es. Dans la neige ou le sable, sur le bitume ou dans les airs, la vie c’est peut être juste une lettre que l’on s’apprête sans cesse à écrire, du bout des doigts, sur une vitre embuée.

/Quasar/

Dans un jardin où les roses dialoguent avec les ronces. Dans un livre où chaque mot est encré dans ta chair. Car ta chair est ta mémoire. Reste là. Dans un bain où tu feras couler le pourpre de la vigne. Dans un parfum de mûres écrasées. Dans un ciel gris. Dans un bar où des gens ont gravé leurs noms sur les murs. Dans un champ de colza en fleurs. Dans une ligne droite ou Steve Mullings s’envole. Pour un centième de seconde. Reste là. Pour chaque méchanceté que tu n’as pas dites, et pour toutes celles que tu as dites en parfaite imparfaite. Pour la terre que tu as foulée chaque fois après l’échec. Pour les grands seigneurs des aubes multicolores. Pour les plis sucrés des petits cous. Pour l’orage/Pour la foudre/Pour Babylone. Dans la bulle de ton bain. Reste là. Et sur chaque digue que tu longeras. Dis-toi que cette liste n’est pas terminée.

/Par les routes/

(c) Photo réalisée à la Brocante Au Chien Vert à Albi

« En route » tu as dit

Et voilà que nous avons creusé

Des tunnels avec nos mains nues

Voilà qu’au dedans de nous

S’est ouvert un fort, à la lumière vive

Et dense

A la manière du feu qui danse

Nos jupes d’enfants ont tourné

Comme des astres attachés à nos

hanches

Et tel un rire jeté à la mer, ta voix

A tranché le temps et m’a retirée

De lui

Assise au bord de l’eau, tu n’oses goûter

À ce sel qui a rongé tes sandales jaunes

Lorsque tu courrais avec elle

Dans cette symphonie intérieure

Plantée en plein cœur.

/Braises/

(c) Photo réalisée à partir d’une peinture de Hélène

Delmaire

Rentrer chez toi. Balancer les clés par la fenêtre. Longer le trait de lumière qui sépare la chambre du salon, comme une caresse que la folie urbaine viendrait t’offrir avant la pleine nuit.  S’écrouler sur le fauteuil de l’entrée. Enlever ta veste. Chercher le chat. Ne pas trouver le chat. Remettre ta veste.
Marcher. Vers un cinéma, plonger dans le cadre, s’en extraire. Emporter un film, le confier à toi-même. Le garder ou le jeter.
Dire bonjour à Marcel, embrasser Lucia. Se méfier de l’eau qui dort. Remercier Mounia pour la place de théâtre. Appeler Pauline. Éplucher une pomme sur le seuil du petit balcon et se demander où commence réellement l’alcoolisme.
Ouvrir une bouteille de vin. Récupérer tes clés. Rappeler Pauline. Le sujet est important.
Déclarer ouvert le petit musée de paix, celui qui fait refuge le temps d’une respiration. Faire brûler les cheminées de l’âme dans ce petit musée et jeter des gants rouges dans un bain de lait.
Braises sur ta peau. Guirlande d’astres épinglée aux chairs.
Chercher le chat, se coucher sous les lits. Ne pas trouver le chat. Traverser la cuisine, sentir la fraîcheur du basilic.
Finir ton verre et répondre à Pauline.
Chercher des collines dans les sillons des rues, et des chevaux sur les toits de la ville.
Raccrocher. Caresser le chat.
Penser que ta tête n’a pas de frontières, elle. Une tête sans fond. Et penser que cela pourrait suffire.
Le vin, ta tête sans fond, les impulsions de Nick Cave. Le sourire de Mounia.
Cela pourrait suffire si les fenêtres n’étaient pas des cieux sans fond, eux aussi, cousus entre eux comme des plages noires, tendues, épaisses et chaudes, comme le ventre d’une louve.
L’impression de ne pas être faite pour ce monde. De t’être trompée de lieu et de temps.
Traverser la chambre en courant et éclairer la cheminée avec tes yeux.