/ A bout de souffle /

Traverser les secondes à la vitesse d’une tortue, avoir pour seul objectif de voyager jusqu’aux montagnes sauvages de Georgie, et y rester, debout, comme un flambeau que la vie aurait embrasé par ses saveurs, tenue par la foudre, tenue par le goût de l’iode et du sel, logés là, en plein coeur. Traverser les plèvres, épingler les rêves à ta peau, dans la poitrine une bombe chargée de tout cela, que tu voudrais faire exploser à l’abri, à l’abri des regards, à l’abri des visages, celui des êtres nobles, ceux qui dansent quand tout s’éteint, ceux qui rallument la mèche, ceux qui font de la nuit un territoire sans début et sans fin, des âmes échappées du temps. Traverser les remparts, désormais sans vautours. Traverser les miroirs que les autres fabriquent en se trompant parfois d’épaisseur, et dont tu ne reconnais pas les reflets, traverser les mots, ceux qui attendent, derrière, que tu déposes enfin ce corps inachevé de l’enfance, ce corps que la vie a emporté sans que tu donnes ton accord, sans que tu signes de ton regard le temps d’après. Traverser les scènes, l’air de rien, juste passer. Traverser les pelouses, passer le ballon, et s’en aller. Traverser les granges aux lits si tranquilles. Traverser les serres, avaler les racines, les nourrir de ton eau. Traverser les maisons, les petits salons, longer les cheminées et arpenter les toits. Traverser l’histoire, la petite, la tienne, et la confier à la grande. Traverser l’esquisse de cette présence à qui tu as la sensation d’avoir si peu donnée encore, si peu de toi, le reste n’a pas encore de nom, pas de voix. Traverser les corps, retenir les voix. Traverser l’ouvrage, sans se presser, tout prendre. Et juste passer, sans faire de bruit.

/ Hiver /

Une autre que toi, plus vaillante et plus forte. Née de l’ombre sauvage et des boutons de givre. Née du feu qui s’oublie, du ronronnement des braises et chuchotement des arbres. Née de ce temps secret qui allume nos transes, nos prières, nos baisers, nos colères, nos fautes. Née au cœur de l’hiver dans le chaud d’un abri que les loups ont veillé. Tout vient de cette nuit, des forêts de grands pins et d’oreillers sauvages. Un peu de toi partout, mais en plus éternelle. Sur des tables rouillées recouvertes d’épines, de cendriers vermeils et de tasses ébréchées. De traces délavées de cafés renversés, de miettes de novembre et de lunes en morceaux. Sous des draps malmenés par nos fièvres d’enfants sévères et sans retour. De ces fièvres secrètes qui jamais ne nous quittent et jamais ne nous mentent. De ces mystères flambants où se cachent à côté de joies étincellantes, des désirs dévorants et des tristesses sans fond. Derrière ce grand empire sans début et sans fin. Peut-être, s’effacer de soi et vivre.

/ Anyway /

Tu ouvres une fenêtre. La musique vient de loin. Sûrement d’un jardin dont le soleil dort. Tu as vendu tout ce qui t’appartenait. Jeté aux loups tous les objets. Ton appartement, tes livres, tous tes meubles. Tu as gardé une brosse à dent. Et cette robe / 1939 / le mariage de ta grand-mère. Tout ce qu’il reste de toi. Cette robe offerte par ta mère. Cette chose que la terre n’a pas encore absorbée. Toi non plus tu voudrais pas crever sans savoir si le soleil est froid . Sans savoir si les chiens noirs du Mexique dorment sans jamais rêver. Tu ouvres un cadeau qui ne t’était pas destiné dans un endroit où personne ne t’attend. Peut-être que quelqu’un l’a laissé là pour toi. Peut-être que quelqu’un quelque part veille sur les oiseaux du Nevada ou d’un grand désert blanc. Juste pour que tu puisses les apercevoir. L’été prochain tu partiras vers l’ouest. Tu danseras au milieu d’un cimetière sur une chanson de Beyoncé. Tu chanteras faux et très fort puisque tu chantes faux et très fort. Puis tu plongeras d’une falaise à Riomaggiore après avoir dormi sur une pierre chaude. Dans l’eau tu te perdras anyway tu glisseras vers un azur brillant.

/ Cîmes /

Peut-être que les questions qu’on se pose sont comme des flots dont il faut remonter le cours pour en atteindre le coeur. A contre-courant tu t’épaissis dans la transparence des roches et épouses les creux où l’eau s’affole. Continent sans nom, enclos du jour cerclé de visages masqués et indéterminés. Dans ce flot impénétrable, la vie pulse malgré toi, malgré tout. Dans ta tête il y a toujours un lac, brillant au fond d’une vallée. Des franges de fougères au fond de ta poitrine, voute nue et fiévreuse abritant le grand feu de ta nuit. Et la musique lointaine du vent qui s’engouffre dans tes veines, celle des cloches qui sonnent le renoncement définitif à toute forme de résignation. Bons baisers des forêts, celles des grands plateaux abandonnés au ciel.

/Fugitive/

Une cigarette se tait dans la fraîcheur qui vient. Par la fenêtre, le jour s’étale et vient napper ton corps d’un bleu flouté par la brume. Portant jusqu’à ton cou le murmure des mouettes, la nuit se retire drapée comme une reine dans un contrechamp sans son. Une cigarette se tait dans le vent chahuté par les voix retenues, par les mains camouflées, dans les plis des manteaux que l’amour a jeté sur toi. Frémissement d’une aube sur une herbe coupée, sous un tilleul en fleurs où tu es morte plusieurs fois avant de renaitre doucement, un peu comme un printemps qui cherche encore sa branche et disparaît chaque année dans le lit d’un glacier. Chahut d’un buisson où se cache ton âme, sauvage et délicate à la manière des ronces. Froissé sur ta poitrine, le secret d’une ivresse jamais apprivoisée et qui réveille en toi le chat que tu avais laissé dans un jardin en Corse, sur une pierre chaude. Navire en flamme à la surface des nuits.

/Johnny/

Tu penses à la probabilité que Johnny Cash vienne s’asseoir à tes côtés, et que dans un murmure plus murmuré qu’un je t’aime enfoui, il te raconte une histoire. N’importe quoi, une histoire. Mince probabilité, un cartésien te dirait même que tu peux rêver. Oui tu sais que tu as le droit de rêver. Peut-être même qu’il ne s’agit pas d’un droit mais d’un devoir. Histoire de ne pas oublier de prendre soin des petits ruisseaux qui nous abreuvent. Et plus tu vieillis, et plus tu en veux à tous ceux qui considèrent le rêve comme un égarement. Tout est né de la poésie, et tout y retourne sans cesse. La politique, la chair, la passion, la science et le sacré. Tout se lie et se délie dans le déclin des astres et la flambée des aubes. Trace indélébile de l’enfance qui gronde. Antigone n’a pas fini de gratter la terre et toi de parler d’elle. Au bout d’une route, sur un sol jamais foulé. Johnny viendra à toi, et tu plongeras toute entière dans le revers de son manteau. Occupée à creuser dans tout ce qui peut résister à ce monde.

/Dans l’échine/

5 septembre 2020

Corps paré pour l’action, indifférent à la contemplation des plages. Rassemblés sur tes lèvres les embruns vibrants sous le poids de l’air. Des fleurs pourpres se dénouent et définissent une danse invisible que rien n’interrompt. Pas même le silence des dunes. Caresse à la bête essoufflée, logée dans l’ombre de toi même. Virtuosité des lueurs dans les fougères de tes yeux. Mille plages réinventées pour n’en retenir qu’une, dans le faux silence des dunes. Tout s’éteint dans l’étreinte d’une aube et tout renaît différemment. Chaque mot fusille l’autre. Stylo planté dans l’échine des nuits.

/Grand bal/

A la surface, une image gondolée de ton corps piqué de lumière et d’embruns. Capture d’un ciel, diaphragme ouvert. De loin tu ressembles à une planche de surf abandonnée. Laissée là, entre deux jetées, en fiancée éternelle auréolée d’un temps sans âge. Les chiens ont déserté les plages et les ports. Tu te vois flotter au dessus de ta vie. Les cheveux fous de l’aurore s’entremêlent au dessus des dunes, les bouches s’enflamment au moindre baiser, paumes perdues léchées par les roseaux.
Cette vie est sans doute la tienne.
Une planche à la dérive, faite de chair et d’os. Continent livré à lui-même. A quelle heure est le bal. Tu n’as rien préparé. Ta robe sera faite de l’écume de l’eau qui t’a recueillie. Et lorsque tu te retourneras pour respirer à l’endroit, tes cils s’élèveront comme des bouquets de plumes salées. Tes yeux comme des torpilles découperont le ciel, opéra électrique orchestré par Tom Waits.
Le corps à la dérive, le coeur à la traîne. Esquisse mouillée de ce que tu aurais pu être, et que tu ne seras pas. Toute une vie figurée dans quelques éclaboussures, une infime trace pour une vie de feu. Une vie de chutes à invoquer de nouveaux paysages, de nouvelles granges où se reposer. Traverser les forêts, celles qui s’enfoncent dans les cieux et plongent dans les entrailles du monde. Une respiration dans la nuit. Pleine de la force de celle des orages qui s’abattent sur les grèves avec la cruauté de l’enfance révolue, planquée derrière cette ombre qui te suit partout comme une geôlière. Une force pleine du temps rassemblé. Souffle chaud régulier sur tes reins, compagne des routes escarpées et des vues abyssales. Compagne des grands soirs à jeter des encres vers les morceaux rompus de toi-même.
Parée d’écume tu t’avanceras vers une petite serviette bleue en éponge, sur laquelle une fillette, assise, le visage trempé de chocolat fondu, te dira qu’elle regretterait beaucoup, plus tard, de ne pas être assez jolie, pas assez grande, pas assez douce.
De ne pas être le chant qui ramène les bateaux à quai
De ne pas être l’aube qui délivre les corps de leurs plis
De ne pas être à la fois l’arbre et le fruit
De ne pas être digne, d’avoir capituler, pensant à tort abréger tes souffrances
De ne pas être ces souliers usés par l’amour des chemins
De ne pas avoir su soigner les chevreuils, les mouettes et toutes les hirondelles
De ne pas être assez forte pour tout
De ne pas savoir rompre le pain que tu auras pétri
De ne pas être la pierre chaude sur laquelle l’âme vient se briser et renaître. Sur un sol de mousse, tu coucheras l’enfant. Tu retourneras vers la dune, à peu près entière. Ton coeur en pendentif.

/Aube atomique/

Tu entres dans une pâtisserie sans trop savoir ce que tu vas demander. La file d’attente est longue. C’est aujourd’hui la fête des mères. Tu entres dans cette pâtisserie où tu n’entres jamais d’habitude, et tu t’imagines commander un fraisier à la vendeuse. Un beau fraisier rose et dense. Celui qui t’a fait de l’oeil dans la vitrine alors que, d’habitude, jamais tu ne songes à lui. Tu te fonds dans cette file d’attente comme de la crème dans de la génoise. Derrière toi, une femme cherche de la monnaie dans le fond de son sac. Tu n’aimes pas trop le bruit de ces pièces heurtant des clés dans le fond de son sac. Tu te retiens de le lui dire. Des ados derrière elle la regardent faire aussi. Les yeux délavés par la nuit. L’homme devant toi semble plus impatient que toi. Il sait ce qu’il va dire, lui. Tu te souviens que l’air est doux dehors. Pourtant il ne te tarde pas de sortir. Tu voudrais bien rester là. Petite chose parmi les petites choses. Insignifiante et silencieuse. Tu regarderais la vie se déployer de derrière cette vitrine, avec ton fraisier dans les mains. Peut-être que tu irais chercher une chaise pour t’asseoir. Et les autres s’assiéraient aussi. Vous partageriez le fraisier en des parts inégales. Personne n’a envie de manger exactement la même part que les autres en vrai. Les images du monde vous parviendraient tranquillement. Tout serait vrai ici, tout pourrait être faux là-bas. Invisible ici, spectaculaire là-bas. Insaisissables de tous bords. Le désastre ne serait qu’image. Et l’image ne serait qu’image. La mort, juste un concept douteux. Mais voilà il te faut parler maintenant. Il te faut dire ton désir pour ce fraisier. Et aucun mot ne sort de toi. Pas un son. Tu es la cliente sans voix, celle qui est là par accident. L’enfant devant toi s’éloigne au bras de sa mère. Et tandis que tu t’apprêtes à partir en abandonnant le combat, il se retourne vers la vendeuse et commande le fraisier pour toi. Sensation verticale de la vie triomphante. Celle qui fait croître les roses dans les champs de boue. Alors tu entends l’infime écho de la libération et tu te dis que finalement ça ira, que tout n’est pas perdu, et que ça ira.

/Chips et brouillard/

Tu vois le luxe aujourd’hui c’est peut être de s’autoriser à penser à des choses légères dans un lieu qui te pardonnera d’être qui tu es. Dans la neige ou le sable, sur le bitume ou dans les airs, la vie c’est peut être juste une lettre que l’on s’apprête sans cesse à écrire, du bout des doigts, sur une vitre embuée.