/Aube atomique/

Tu entres dans une pâtisserie sans trop savoir ce que tu vas demander. La file d’attente est longue. C’est aujourd’hui la fête des mères. Tu entres dans cette pâtisserie où tu n’entres jamais d’habitude, et tu t’imagines commander un fraisier à la vendeuse. Un beau fraisier rose et dense. Celui qui t’a fait de l’oeil dans la vitrine alors que, d’habitude, jamais tu ne songes à lui. Tu te fonds dans cette file d’attente comme de la crème dans de la génoise. Derrière toi, une femme cherche de la monnaie dans le fond de son sac. Tu n’aimes pas trop le bruit de ces pièces heurtant des clés dans le fond de son sac. Tu te retiens de le lui dire. Des ados derrière elle la regardent faire aussi. Les yeux délavés par la nuit. L’homme devant toi semble plus impatient que toi. Il sait ce qu’il va dire, lui. Tu te souviens que l’air est doux dehors. Pourtant il ne te tarde pas de sortir. Tu voudrais bien rester là. Petite chose parmi les petites choses. Insignifiante et silencieuse. Tu regarderais la vie se déployer de derrière cette vitrine, avec ton fraisier dans les mains. Peut-être que tu irais chercher une chaise pour t’asseoir. Et les autres s’assiéraient aussi. Vous partageriez le fraisier en des parts inégales. Personne n’a envie de manger exactement la même part que les autres en vrai. Les images du monde vous parviendraient tranquillement. Tout serait vrai ici, tout pourrait être faux là-bas. Invisible ici, spectaculaire là-bas. Insaisissables de tous bords. Le désastre ne serait qu’image. Et l’image ne serait qu’image. La mort, juste un concept douteux. Mais voilà il te faut parler maintenant. Il te faut dire ton désir pour ce fraisier. Et aucun mot ne sort de toi. Pas un son. Tu es la cliente sans voix, celle qui est là par accident. L’enfant devant toi s’éloigne au bras de sa mère. Et tandis que tu t’apprêtes à partir en abandonnant le combat, il se retourne vers la vendeuse et commande le fraisier pour toi. Sensation verticale de la vie triomphante. Celle qui fait croître les roses dans les champs de boue. Alors tu entends l’infime écho de la libération et tu te dis que finalement ça ira, que tout n’est pas perdu, et que ça ira.

/Chips et brouillard/

Tu vois le luxe aujourd’hui c’est peut être de s’autoriser à penser à des choses légères dans un lieu qui te pardonnera d’être qui tu es. Dans la neige ou le sable, sur le bitume ou dans les airs, la vie c’est peut être juste une lettre que l’on s’apprête sans cesse à écrire, du bout des doigts, sur une vitre embuée.

/Quasar/

Dans un jardin où les roses dialoguent avec les ronces. Dans un livre où chaque mot est encré dans ta chair. Car ta chair est ta mémoire. Reste là. Dans un bain où tu feras couler le pourpre de la vigne. Dans un parfum de mûres écrasées. Dans un ciel gris. Dans un bar où des gens ont gravé leurs noms sur les murs. Dans un champ de colza en fleurs. Dans une ligne droite ou Steve Mullings s’envole. Pour un centième de seconde. Reste là. Pour chaque méchanceté que tu n’as pas dites, et pour toutes celles que tu as dites en parfaite imparfaite. Pour la terre que tu as foulée chaque fois après l’échec. Pour les grands seigneurs des aubes multicolores. Pour les plis sucrés des petits cous. Pour l’orage/Pour la foudre/Pour Babylone. Dans la bulle de ton bain. Reste là. Et sur chaque digue que tu longeras. Dis-toi que cette liste n’est pas terminée.

/Par les routes/

(c) Photo réalisée à la Brocante Au Chien Vert à Albi

« En route » tu as dit. Et voilà que nous avons creusé des tunnels avec nos mains nues, voilà qu’au dedans de nous s’est ouvert un fort, à la lumière vive et dense, à la manière du feu qui danse. Nos jupes d’enfants ont tourné comme des astres attachés à nos hanches. Et tel un rire jeté à la mer, ta voix a tranché le temps et m’a retirée de lui. Assise au bord, tu n’oses goûter à ce sel qui a rongé tes sandales jaunes. Lorsque tu courrais avec elle, dans cette symphonie intérieure. Plantée en plein coeur.

/Braises/

(c) Photo réalisée à partir d’une peinture de Hélène

Delmaire

Rentrer chez toi. Balancer les clés par la fenêtre. Longer le trait de lumière qui sépare la chambre du salon, comme une caresse que la folie urbaine viendrait t’offrir avant la pleine nuit.  S’écrouler sur le fauteuil de l’entrée. Enlever ta veste. Chercher le chat. Ne pas trouver le chat. Remettre ta veste.
Marcher. Vers un cinéma, plonger dans le cadre, s’en extraire. Emporter un film, le confier à toi-même.

Le garder ou le jeter.
Dire bonjour à Marcel, embrasser Lucia. Se méfier de l’eau qui dort. Remercier Mounia pour la place de théâtre. Appeler Pauline. Éplucher une pomme sur le seuil du petit balcon et se demander où commence réellement l’alcoolisme.
Ouvrir une bouteille de vin. Récupérer tes clés. Rappeler Pauline. Le sujet est important.
Déclarer ouvert le petit musée de paix, celui qui fait refuge le temps d’une respiration. Faire brûler les cheminées de l’âme dans ce petit musée et jeter des gants rouges dans un bain de lait.
Braises sur ta peau. Guirlande d’astres épinglée aux chairs.
Chercher le chat, se coucher sous les lits. Ne pas trouver le chat. Traverser la cuisine, sentir la fraîcheur du basilic.
Finir ton verre et répondre à Pauline.
Chercher des collines dans les sillons des rues, et des chevaux sur les toits de la ville.
Raccrocher. Caresser le chat.
Penser que ta tête n’a pas de frontières, elle. Une tête sans fond. Et penser que cela pourrait suffire.
Le vin, ta tête sans fond, les impulsions de Nick Cave. Le sourire de Mounia.
Cela pourrait suffire si les fenêtres n’étaient pas des cieux sans fond, eux aussi, cousus entre eux comme des plages noires, tendues, épaisses et chaudes, comme le ventre d’une louve.
L’impression de ne pas être faite pour ce monde. De t’être trompée de lieu et de temps.
Traverser la chambre en courant et éclairer la cheminée avec tes yeux.

/Flare/

Petite mort intérieure du saut ultime vers l’autre. Sans idée de retour.
Peut-être est-ce cela d’ailleurs, la solution à tout. Une bonne fois pour toute.
Reconnaitre que les chemins sans retours sont pleins de branches aux mille oiseaux.

/L’enfoirée/

Et parmi toutes ces choses dont tu ne t’es jamais séparée, il y a ce dé à coudre sans âge dans lequel tu récoltes les graines de chaque lueur nouvelle capturée ici et là, par-delà les regards des enfants muets, et ceux des adultes trop bavards, par-delà les nuages, par-delà les éclats tranchants des rires nocturnes qui réchauffent les nuits bleues, par-delà les barrettes oubliées au fond d’une poche, et celles abandonnées sur une table de chevet, par-delà tous les signes que tu observeras, et bien tu découvriras peut-être que la vérité flambe dans le silence qui l’a vue naître. Tu réaliseras aussi peut-être qu’elle a le goût d’une vodka pure sans âge elle aussi. Sers-toi alors de ce dé à coudre pour soupeser ce qui t’appartient. C’est à dire rien. Et c’est plutôt une bonne nouvelle quand tu y penses. Car cela signifie que tu n’as rien à perdre. Plutôt que de te demander ce que tu vas faire de ta vie, demande-toi qui tu es et qui tu veux être. Après tu verras bien. Et si tu ne peux franchir un seuil sans trébucher, et bien relève-toi. Essaie de tomber correctement par contre. Avec fougue et envie je veux dire.
Ne sous-estime pas la sincérité de ceux qui essaient de ne pas devenir des enfoirés, même si parfois ils le deviennent car parfois la vie est une enfoirée elle-même, mais tu sais que ce ne peut être une excuse valable.
Tu n’es pas meilleure qu’une autre, et une autre pas meilleure que toi, sache-le, et si tu l’oublies, tu deviendras la pire des enfoirées.

/Flux/

Finalement, dit-elle, il se peut que je n’ai jamais rien eu d’autre que ça, ce chemin que l’amour a creusé en moi, jusqu’à une petite chambre, pleine de champs dorés et de demeures aux cheminées fumantes, où j’ai déposé ma vie.