Le lac s’étalait comme une tache d’huile sous les lueurs dorées du ciel.
Depuis l’été dernier, on ne se déplaçait plus qu’en meute. Masse informe à plusieurs têtes, orbites droites et jugulaires gonflées. Vitesse en super huit. Seins pointés et barbes naissantes.
Victorieux de rien, mais prêts à hisser nos têtes au-dessus de tout, entre les quatre horizons d’un monde à inventer. Nabil, Alix, Achille, Pia et moi, tous nés d’une même aube.
Chaque soir, on tirait nos révérences, on traversait les bois, les taillis, les collines, et on s’éclipsait, on inventait une verticalité au temps, une absence, un trou où notre inutilité pourrait s’avérer essentielle.
Je suis là, posée entre Nabil et Pia. J’ai quinze ans.
J’ai quinze ans et déjà mon visage s’en va. Pas celui de demain, ni non plus celui d’hier. Désormais mutante, enfant trop finie, adulte à venir. Ici les oiseaux ne meurent pas, ils planent au-dessus des langues humides de derrière les forêts, de derrière cette vie dont je me retrouve à penser étrangement qu’elle n’est peut-être qu’une minuscule partie d’un corps qui me tolère, et qui finira par m’avaler sans faire de bruit.
Au-dessus des cimetières à chewing-gums, assise face à un tableau creux, je restais muette de peur que chaque mot que je prononcerais me soit pris. Que pouvais-je donc pouvoir bien faire de tout ça si personne ne me laissait l’espace d’en sonder moi-même le relief, d’en construire moi-même un sens, le début d’un désir, l’esquisse d’un envol.
Puisque rien n’avait de fond, je décidais d’en inventer un. Et il s’enracinait à l’abri du chahut abrutissant de mon quotidien, à l’abri de la bruine glacée par la répétition absurde d’ingurgitations dont je ne voulais plus.
Ce soir-là, on est restés un moment assis sur les rochers surplombant le lac avant de pouvoir reconsidérer à nouveau l’espace et le temps. Plus loin, la rumeur des géants semblait vouloir nous happer et nous raccrocher auprès de ce que désormais j’appellerai la surface des choses. Les branches frétillaient à leur manière sous le poids des festivités du ciel. Et je savais déjà que quelle que soit la fraîcheur de la pluie, quels que soient la tendresse du lait et le bruit des oiseaux dans les feuillages profonds, quelle que soit la beauté discrète et sublime des pierres lavées par des ruisseaux sans sommeil, quels que soient nos corps ensemble dans cette vallée, quelle que soit l’onctuosité des plaines peignées par le vent, quelles que soient l’étreinte et la morsure, quel que soit leur goût, j’étais seule, et je le resterai.
Au sol gisaient des fragments de nos courtes vies d’explorateurs. Jetés là, serviettes briquets livres tee-shirts baskets multicolores barquettes aux fraises un couteau chaussettes dépareillées montre en plastique clopes ceintures partitions casquettes. Allumettes. Bières.
Un stylo un carnet vert, miettes de nos existences. Prèt de moi, étalé sur le sol caillouteux, le maillot bleu piscine de mes douze ans qui ne couvrait désormais plus assez de ma poitrine, mais que je continuais de coller à mon existence comme une cape de mise en sommeil d’une métamorphose imposée.
Achille s’est levé. Ses fringues ont volé dans les airs fixant des flèches de feu au travers de ma tête. Un vaisseau s’agitait dans mon ventre lançant des fusées de secours invisibles et sans issues. 
Je restais immobile, parallèle au ciel. M’étendre dans l’espace pour ne pas plier. Devenir dure comme les pierres pour ne pas fondre. Ne pas disparaître. Ne pas laisser la victoire aux géants.
Pia, Nabil et Alix l’ont suivi.
« Qu’est-ce que tu fous ? » Nabil a dit
« Je vous rejoindrai » j’ai répondu 
Le lac s’est fendu de leurs ventres nus et leurs crinières peroxydées ont flotté en nénuphars stellaires. Nouveaux nés sans cris offerts à la nuit, ils ont nagé jusqu’à ce que leurs souffles deviennent des supers geysers. De là où je me trouvais, leurs silhouettes aiguisaient la pénombre, et je me trouvais dans une solitude nouvelle, faite de braises sauvages et de feux à veiller. 
Chaque soir, je les regardais s’enfoncer dans cet antre. Et je ne bougeais plus. Les plis de nos vies se défroissaient, les nuits se déployaient en nous ouvrant des espaces ardents et des possibilités de pages blanches. Le monde d’en bas, celui de l’ombre, était définitivement devenu le nôtre. Les bouquets givrés de larmes anciennes poussaient à toute allure au travers de nos yeux vers un ailleurs qui excitait nos tempes.
Pia sortit précipitamment de l’eau, les laissant à cette flottaison nocturne et aux monstres endormis. A son poignet manquait le bracelet de sa grand-mère. Je ne sais plus si elle pleurait son bracelet ou son absence, mais elle pleurait calmement, en une sorte de prière secrète.
Lentement le crépuscule avait rassemblé sa traîne. Un paquet d’allumettes pour torche, je commençais à raser les pierres à la recherche du trésor enfoui. Juste au bord, léchant leurs courbes avec ma petite flamme. 
Alors que je continuais d’explorer ces infimes abîmes cramant une par une les allumettes d’Alix, je sentais des gouttes sur ma nuque. Ce que je devinais être le début d’une averse n’était en fait que le corps ruisselant d’Achille, planté au-dessus de moi.
Le feu dévora l’allumette et il me dévora moi. Aspirée par la nuit, je quittais le sol pour rejoindre à mon tour ce ventre liquide. A mesure que l’eau noire m'avalait et me mêlait à son champ d’étoiles, je me répétais ceci.
Vivre fort. Vivre fort, et pas trop vite. Choper la mort à la carotide, de tous mes crocs, puis l’envoyer se faire cuire le cul dans un autre monde que le nôtre.
Tel était mon projet du moment. Et j’y croyais. Rien n’avait plus d’importance que de croire à cela.
J’avançais lentement dans l’eau. Un dernier petit feu au bout des doigts, quelque chose a frôlé ma cuisse. Quelque chose de plus grand que moi. J’ai reconnu la peur dans le bruit sourd de mes mâchoires serrées. Tout s’est tu, et ce qui suivit n’avait l’air de rien. En un claquement de doigt, je traversais l’effroi, la mort, et la consternation. Alix trancha la nuit de tout son rire, brandissant devant moi un fauteuil mou en velours que je devinais d'un rouge vif, déchet perdu en ruine. Dans le fond.
Chaque pierre que nous avons lancée cet été-là repose désormais dans l’écho feutré de leur course frôlant nos abîmes.
Chaque aube nous renvoyait vers la surface, nos fronts en guise d’armures.
Chaque pénombre nous délogeait de nos foyers, maisons, internats, et nous mariait dans une symphonie nocturne dont nous étions les seigneurs.
On n’a jamais retrouvé le bracelet de Pia. Peut-être s’est-il posé quelque part au fond d’un lac, avec un maillot bleu, brillant dans l’eau noire.















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